Le poids du temps
Sélectionnée par Annette Fleur de Lis
Le temps est l'énigme la plus exquise que j'aie jamais rencontrée.
Ni une force. Ni un nombre. Ni une ligne.
Mais un miroir. Une épreuve. Un sculpteur de soi.
Ces derniers temps, je me surprends à trier les écuries augéennes de mes ambitions.
Et je commence à voir :
Elles n'ont jamais été urgentes.
Jamais sacré.
De simples illusions héritées déguisées en « listes de choses à faire ».
Depuis mon enfance, j'étais destiné à me battre.
Non pas dans la guerre, mais dans le silence.
Ce genre de silence où chaque mouvement est fait malgré ,
non pas à cause du monde dans lequel je suis né.
Ma vie n'a pas été tragique.
C'était moyen.
Et la moyenne , c'est ce que j'ai toujours craint.
Mon obsession n'a jamais été le succès.
Ça a fait une différence .
Se démarquer. Compter.
Devenir l'un des rares élus —
Les 1 %, l'élite esthétique, l'intouchable et l'important.
Mais je vois maintenant :
Même ce rêve… était banal.
Tout simplement plus brillant.
J'analyse tout. Ça a toujours été le cas.
Motifs, motivations, gestes, regards, futurs, échecs.
C'était comme une sensation de puissance —
savoir.
Comprendre avant d'être surpris.
Contrôler la réalité par le sens.
Mais la vérité est :
Une analyse sans incarnation est un labyrinthe sans issue.
Je suis devenu plus intelligent, plus complexe — oui.
Mais pas plus libre.
Rien ne m'est facile.
Les objectifs sont atteints grâce à la friction.
Le succès, lorsqu'il se présente, arrive à contrecœur — comme un invité qui refuse de rester pour le thé.
Et ce rêve que j'avais — celui d'être mannequin —
Ce n'est peut-être même pas le mien.
Comme c'est étrange.
Consacrer des années à quelque chose
qui me donne maintenant l'impression d'être un fantôme que j'essaie de porter.
Un costume tissé par le capitalisme, les normes de beauté et la faim infantile.
Mais tout de même…
Depuis toute petite, je me voyais sur scène.
Pas nécessairement à voir —
mais devenir forme . Devenir image . Devenir mythe .
Et c'est peut-être là que réside la rupture :
Entre le désir de visibilité
et le désir de sens.
Alors je demande :
Et si mon véritable don ne résidait pas dans ma façon de poser, mais dans ma façon de voir ?
Et si mon métier de mannequin n'avait jamais été lié aux vêtements ?
mais qu'en est-il de la conscience revêtue de peau ?
Je ne suis pas né pour être moyen.
Mais peut-être pas parce que je suis «meilleur».
Peut-être parce que j'étais censée tout ressentir,
tout brûler,
et reconstruire sur les cendres d'une ambition illusoire.
Je veux désormais servir une beauté qui transforme les gens.
Concevoir le silence, l'espace, les systèmes, les émotions.
Laisser derrière soi non pas des vêtements, mais de l'architecture.
Mon chemin n'est pas porteur de chance.
Mais elle est à moi.
Et cela — enfin — suffit.
— Annette Fleur de Lis